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MAIS C'EST SANS IMPORTANCE



Comme ça. C’est un de ces types qui marchent et qui racontent, souvent on ne sait pas pourquoi, ou alors, on en saisit quand-même, un jour, la raison. Oh, peu leur importe si leur récit est retranscrit, transmis ou non ; ils parlent, ils sèment, la suite ne dépend pas d’eux. Il y a bien longtemps qu’il m’a parlé de ça ; aujourd’hui, alors que je déambule dans le morose et le flasque de neige en dégel, tout se réveille. Je me souviens, il a commencé par un avertissement. Bien que ceux-ci puissent aussi y trouver de l’intérêt, son histoire n’était pas un conte pour enfants, qu’on pouvait lui faire confiance, avec sa croix d’honneur et son artériosclérose, que tout s’était bel et bien déroulé de la sorte. Mais aussi, qu’après tout, son histoire n’avait probablement aucune importance. Drôle de préambule ! Une nuit, venteuse., bourrasques de neige, on n’y voyait pas à deux pas. C’était vraiment le ciel qui vous tombait sur la tête. Même si c’était pénible, il devait y aller, toujours devant, en quête de sens, c’était le chemin. Outre le vent de face, la neige qui burinait le visage, autre chose le perturbait dans son périple, tantôt l’entravant, tantôt le poussant. C’était prévisible, impossible de faire sans eux, ces petits êtres espiègles. Ils et elles étaient pendus à ses basques, ou se précipitaient devant sa face, riant comme de petites canailles, grimaçant. En habits colorés, étincelants d’une lumière intérieure, on peut imaginer qu’ ils formaient avec la masse imposante et grise de l’homme à la cape, un étrange et beau ballet, Ce gris avançant lentement, péniblement dans le halo de la nuit, entouré de toutes ces sortes d’étoiles décrochées du ciel, l’enveloppant, ou le retenant en arrière, les autres virevoltant en riant , devant, tout cela vivait sous la musique d’Eole. Cet homme savait que, dans sa marche, ils seraient là, et de toute façon il les trouvait compagnons sympathiques, adorables ; il les aimait, ils faisaient partie de lui, ces… emmerdements et petits bonheurs. Car il s’agissait bien de cela : cet homme ( comme tout-un chacun, en fait ) avançait entouré de ses emmerdements et petits bonheurs, ces gnomes canailles. Il ne put retenir un « ah, mais qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu » et ce « bon dieu » l’entraina dans des considérations du genre - éducation , culture judéo-chrétienne, et tout ce fatras de religions et de cultures, et ces tas d’amis qui font plus que s’intéresser aux Celtes, aux druides, jusqu’à revenir à leurs fêtes, à leur coutume, leurs rites, pour le peu qu’on en savait, balayé, tout ça par l’envahisseur … La nature, les druides, le gui, les arbres à clou, à linge, quel micmac. Ce micmac qui traduit la recherche désespérée d’un sens. Enfin bref, il avançait avec tout ça en tête, dos courbé, regard par terre. Tout cela a-t-il contribué à induire ce qui s’est passé ensuite ? Même sachant tout ce qu’on sait, que l’on doit y aller, que c’est toujours devant, on n’est pas à l’abri d’un incident de parcours. On ne peut pas dire qu’il avait bu, il n’avait même pas touché au petit viatique ( il l’a toujours sous cape ) ; à la fin de son aventure, il l’a lui-même vérifié : la fiole n’avait pas été entamée. Ce fut le choc ; lui-même ne se souvient pas de ce passage et si l’on sait ce qui s’est passé à ce moment précis, c’est évidemment grâce à la langue volubile de ses petits accompagnateurs… et quand ils parlent tous en même temps……ce n’est pas triste. « On ne voyait rien non plus – ceux de devant ont voulu te prévenir – tu ne regardais pas devant à cause de la neige, tu n’entendais rien à cause du vent, il était trop tard - patatras te voilà par terre contre le tronc de cet immense saule têtard – heureusement pas un chêne, un platane, tiens ! Tu gisais, sans connaissance, alors on s’est réunis en grand conciliabule. ... Que faire ? Tu dois bien comprendre que certains étaient contents, tiens, un emmerdement en plus, ça fait toujours plaisir ; d’autres te voulaient sauf au plus vite… – De derrière l’écorce une vieille chouette qui habitait là nous a ouvert la porte de l’arbre, car tu étais attendu, a-t-elle dit. Après, nous on ne sait plus trop - des escaliers, un grand feu, comme une grotte mordorée, une ombre comme un bonhomme, nous dans tes poches, blottis contre toi on s’est endormis – enfin, les plus jeunes sont restés dehors à danser autour de l’arbre et, heu……tu sais ce qui est arrivé » « Oui, c’est ça, - repris le voyageur - une fois réveillé dans cet arbre chaud comme une maison d’abeilles, au parfum de miel et de propolis, mon guide m’a pris par l’épaule ; pas besoin de le voir, j’ai senti sa présence, sombre, discrète mais bienveillante et forte. Alors, il y avait cette grotte se terminant en demi - cercle, d’immenses pierres. Je m’y suis retrouvé assis devant un grand feu, au centre. Les parois arrondies comme le ventre d'une mère et le sol vibraient d’une couleur rose-mordoré. Il y avait d’autres présences, mais n’intervenant que pour appuyer le mystère enchanteur. Mes petits amis, tout calmes, se sont blottis et endormis contre moi, sous la cape, dans les poches, dans le cou…. Calme, chaleur, sérénité, une douceur flottait. Le feu n’était pas un tas de buches se consumant ; il se présentait comme une colonne chatoyante, tutoyant l’infini. En aucun point la flamme ne faiblissait. J’entendis alors cette voix - Ce feu, c’est toi, ce feu c’est moi. Les réponses pour mener ta vie s’y trouvent. Ne t’égare donc pas, puise en toi, puise en moi ; n’oublie jamais -. Mes sensations partirent en spirale selon la dynamique des flammes et je me suis endormi à mon tour. Ayant repris des forces, je me sentais tellement bien en quittant cet espace merveilleux. Raconté en quelques pauvres mots, cela exprime bien peu fidèlement cette éternité de bonheur. Hors de l’arbre, le temps chantait maintenant le soleil , la neige et toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Spectacle ahurissant ! Plaine de décembre, grouillant de milliers de gnomes étincelant, de milliers de petits emmerdements, de mille petits bonheurs. Les plus jeunes, ivres d’avoir dansé, en avaient profité pour faire des mioches, des gnomes-mômes. Ca criait, jouait, riait. Alors j’ai ri avec eux, bu d’un coup toute ma fiole de viatique et nous avons repris la route. Ainsi que je vous le dis, Môssieur! L’Arbre de Vie, quoi, et donc l’Arbre de Mort ! Mais cela n’a, pour autant, pas de sens, n’est-ce pas ! » Ainsi me parla le bonhomme, disparu alors que je tournais la tête. Maintenant, je me demande bien pourquoi il m’a parlé. Cela avait-il tant d’importance pour lui ? N’était-il qu’un bavard impénitent, ou était-il tellement seul qu’il saisissait la première occasion pour vider son sac, sorte de thérapie ? Peut-être était-il là pour, en me relatant ses propres expériences et réflexions, m’ouvrir une porte, comme celle du saule-têtard, me donner quelqu’indice pour continuer la quête d’un sens …. Toujours est-il que me voilà sur la route avec mes petits emmerdements et mes petits bonheurs. Mais tout ça n’a pas d’importance.


Luc Delvaux


#Comme ça

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